Jean François Bontoux, père de la chaufferie bois de Vitry-Habitat en 1984

Entretien paru dans le Bioénergie International n°29 de janvier-février 2014

La chaufferie et son électrofiltre en 1996, photo Vitry Habitat

La chaufferie et son électrofiltre en 1996, photo Vitry Habitat

Jean François Bontoux, le 10 décembre 2013

Jean François Bontoux, le 10 décembre 2013

Début 2014, à la veille des trente années de la construction du réseau de chaleur au bois pionnier de Vitry-le-François, dans la Marne, le magazine Bioénergie International avait publié cet article : La chaufferie bois de Vitry-le-François, 30 ans et toujours championne. A cette occasion, nous avions également publié un entretien réalisée fin 2013, jusqu’à aujourd’hui inédit sur Internet, avec le père de ce projet, Jean François Bontoux, alors directeur de la société Vitry-Habitat, et qui fut quelques années plus tard Président de l’ITEBE, Institut Technique Européen du Bois-Energie. Aujourd’hui Jean François Bontoux est Président de l’AFEF, l’Association Française des Eaux et Forêts, Président d’honneur de Francilbois, l’interprofession de la filière forêt-bois en Ile-de-France, et membre de l’Académie d’Agriculture de France. Il répondait aux questions de Frédéric Douard.

FD : Il y a 30 ans, vous prépariez la mise en service de ce qui allait devenir la plus importante chaufferie collective à bois de France, titre qu’elle conservera durant 25 ans jusqu’en 2009 à la mise en service de la chaufferie de Cergy-Pontoise. En 1984, nous étions en plein second choc pétrolier, quelle fut la genèse de ce projet audacieux ?

Collectifs Vitry-Habitat réalisés en bois, photo Vitry-Habitat

Collectifs Vitry-Habitat en bois, photo Vitry-Habitat

JFB : J’ai intégré Vitry-Habitat en tant que directeur en 1982. Aussitôt, j’ai constaté une situation préoccupante de non recouvrement des charges et loyers, due à l’importance des charges de chauffage, qui dépassaient le montant même du loyer. Le parc de logements de Vitry-Habitat était alors chauffé par 18 chaufferies majoritairement à fioul. Cette multitude de sites engendrait également des charges anormales de maintenance. Avec M. Roger Wernette, ingénieur thermicien, nous avons alors cherché toutes les solutions pouvant réduire ces surcoûts : le gaz naturel, le charbon, la géothermie et le bois. Après 18 mois d’études, le bois est arrivé en tête des solutions les moins chères en terme d’exploitation, si et seulement si nous pouvions raccorder l’ensemble du parc sur une même chaufferie, par la création d’un réseau de chaleur.
Vint alors le temps des choix techniques, et nous avons entrepris une série de voyages d’études dans les régions et pays disposant d’une expérience pour une installation de plus de 10 MW : département des Landes, Massif central, Danemark, Autriche, Allemagne et Belgique.

FD : A constater la pérennité de votre réalisation, la mise en service de la chaufferie bois a totalement répondu à votre cahier des charges ?

Vue aérienne de la chaufferie à la fin des années 80, photo Vitry Habitat

Vue aérienne de la chaufferie à la fin des années 80, photo Vitry Habitat

JFB : Les travaux ont commencé en 1984 et les deux premières chaudières ont été mises en service en 1985. A cette époque, les charges moyennes annuelles pour un logement de type 5 (96 m2) étaient de 7647 FF (1165€). Dès la première saison de chauffe au bois, ces charges ont été réduites de 57% ! Et au bout de 16 saisons, nous avions réduit la valeur des charges de 1984, en monnaie constante, de 70%. Donc oui, l’installation a répondu à notre préoccupation économique, et a placé les charges des logements HLM de Vitry-Habitat parmi les moins chères de France.

FD : Pour parvenir à ce résultat, vous avez dû « essuyer quelques plâtres » ?

JFB : Oui et non. Non car dès la première année, le résultat a été spectaculaire, c’est donc que nous avions bien étudié la question, car avec M. Wernette, nous avons fait des choix. Tout d’abord, nous avions décidé d’utiliser les ressources les plus abondantes, les moins chères et donc celle dont la qualité est a priori la moins bonne : en l’occurrence les déchets de bois humides, qui à cette époque n’étaient pas utilisés en chauffage pour des raisons de difficulté de combustion. Et pour pouvoir incorporer ces biomasses difficiles, nous avons fait appel à un spécialise de la chaudière à biomasse difficile : Vyncke en Belgique.

Les deux premières chaudières en 1984, photo Vitry Habitat

Les deux premières chaudières Vyncke en 1984, photo Vitry Habitat

JFB : Pour se garantir le prix le plus bas, nous avons aussi renoncé à tout intermédiaire en achetant nous-mêmes le bois. Ensuite, au niveau de la technique, nous avons exclu l’eau chaude sanitaire du réseau primaire, pour éviter de devoir le faire fonctionner cinq mois de l’année dans de mauvaises conditions techniques et économiques. Pour la régulation, nous avons fait développer un logiciel qui pilote la conduite des chaudières, notamment la répartition des puissances entre elles, par rapport à la courbe réelle des températures extérieures, ce qui ne se faisait pas à l’époque. Et toute une série de choix de cette nature a fait que le résultat fut bon dès le départ.

Stockage couvert de combustible, photo Vitry Habitat

Stockage couvert de combustible, photo Vitry Habitat

JFB : Par la suite, nous avons quand même amélioré certaines choses, qui ont permis d’atteindre les 70% de réduction évoqués. Parmi ces améliorations, il y a eu la modification des foyers, pour pouvoir accepter des humidités encore plus élevées, travaux réalisés sur les deux premières chaudières en 1989. Le choix des qualités de bois spécifiquement en fonction du besoin a aussi été déterminant. Nous avons ainsi mis en place, dès la première année avec M. Wernette, un suivi des flux et des stocks de bois, de manière à détecter les facteurs de performance.

FD : Pour oser une entreprise aussi ambitieuse, et pour avoir visé aussi juste dès le départ, vous aviez forcément « la fibre » comme on dit vulgairement ? D’autant qu’à cette époque le bois-énergie n’avait, loin s’en faut, pas la notoriété qu’il a aujourd’hui !

JFB : Avant de diriger Vitry-Habitat, je travaillais effectivement dans l’industrie du bois et j’étais déjà familier des chaudières automatiques alimentées en déchets de bois divers. La question des chaudières ne me faisait donc pas peur sachant que je savais quoi rechercher et quoi éviter.

FD : En 1985, au démarrage de la chaufferie, le pétrole était certes plus cher qu’avant, mais il n’était pas non plus hors de prix. Ensuite, en 1986, son prix a durablement baissé jusqu’en 2004 : comment êtes vous parvenu à rendre et maintenir le projet rentable ?

La chaufferie après 1996, photo Vitry Habitat

La chaufferie après 1996, photo Vitry Habitat

JFB : Optimisation ! Nous achetions nous-même le bois, je l’ai dit, cela représente une part importante de notre « secret ». Nous privilégions aussi les transports les plus courts, nous maintenions les chaudières en permanence à leur rendement optimal, et la seule charge externe que nous avions vraiment était le contrat de maintenance, un P2 (Conduite et maintenance) et un P3 transparent. La régulation de la chaufferie ayant été bien conçue, les chaudières étant fiables, la chaufferie se pilote avec un seul technicien et cette charge était donc bien maîtrisée. Nous avions aussi mis en place en interne un ingénieur en charge de tout le suivi de la chaufferie et du réseau de chaleur, afin de savoir en permanence où nous en étions, techniquement et économiquement, en résumé ne rien laisser au hasard.

FD : Depuis deux ans, la monté en puissance des chaufferies à bois en France, inquiète les forestiers et sylviculteurs, au vu des quantités de bois à sortir. Pourtant, la récolte de bois en France n’augmente pas et la ponction du bois-énergie en forêt ne pèse aujourd’hui guère plus lourd qu’une seule papeterie. Et nous savons que 40% de l’accroissement annuel français n’est toujours pas récolté. Que dites-vous aux sylviculteurs aujourd’hui, devant cette opportunité de diversification du débouché forestier, et devant cette opportunité de redonner à la forêt le rôle économique important qu’elle a perdu progressivement aux 18 et 19èmes siècles, avec l’abandon du bois comme énergie dans l’industrie ?

Chargeur pour le remplissage du silo, photo Vitry Habitat

Chargeur pour le remplissage du silo, photo Vitry Habitat

JFB : Mettre du bois à disposition demande des investissements en forêt, notamment en dessertes. Alors certes, il y a beaucoup de bois non exploité en France, mais il faut que le prix de vente du bois permette de payer ces investissements. Donc c’est plutôt aux porteurs de projets que je m’adresserais, aux maitres d’ouvrages, en leur disant de faire leur travail et d’acheter eux-mêmes le bois (garder le P1). Ceci n’est pas risqué car l’offre est importante dorénavant. Les maitres d’ouvrage publics notamment géreraient ainsi beaucoup mieux les derniers de leurs administrés en faisant des économies substantielles. Ces achats directs permettraient également de payer le bois un peu plus cher que ne le payent les négociants, ce qui permettrait effectivement de sortir plus de bois : ceci est le cercle vertueux qui éviterait d’éventuelles tensions à venir sur les prix du bois.

FD : Si l’on parcoure la politique de ces trente dernières années, en matière de bois-énergie, quel regard portez-vous sur ce qui a été accompli, ou non-accompli ?

Cheminées des deux plus petites chaudières, photo Vitry Habitat

Cheminées des deux plus petites chaudières, photo Vitry Habitat

JFB : Ce qui est fait aujourd’hui dans le cadre du Fonds chaleur est remarquable, il est juste un peu dommage qu’on ait attendu si longtemps pour le faire. Depuis 30 ans, en développant les expériences comme celle de Vitry, nous aurions pu éviter l’importation de millions de tonnes de pétrole, créer des milliers d’emplois locaux, et l’environnement et notre économie ne s’en porteraient que mieux !
Par contre, la politique des grands projets de cogénération, avec un taux de valorisation de la chaleur aussi faible que celui que la CRE exige, sont purs (gas)pillages. Sortir une ressource noble pour en jeter la moitié aux oiseaux ou aux poissons, ce n’est ni sérieux ni durable. Ces projets sont trop gros pour parvenir à bien valoriser la chaleur et ils occasionnent des transports importants de bois. Des projets plus petits, avec priorité à la chaleur, seraient bien plus pertinents tant au niveau économique qu’environnemental.

FD : Un mot de la fin ?

JFB : Oui, pour dire qu’au bout de 30 ans, je reste très fier de cette réalisation, qui a contribué à disséminer l’idée que tout ceci était possible, et pertinent, tout en ayant parfaitement les pieds sur terre. Nous avons reçu en ce sens à Vitry des milliers de visiteurs de toutes régions et tous pays, et je pense que notre initiative en a fait germer beaucoup d’autres.
Enfin, le fait que cette chaufferie reste aujourd’hui, 30 ans après sa mise en route, en parfait état de marche et toujours aussi rentable pour les locataires, montre que, bien pensé, le bois-énergie est une excellente solution économique et environnementale.

Frédéric Douard

>> Lire également sur ce sujet précis : La chaufferie bois de Vitry-le-François, 30 ans et toujours championne

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