La filière bois française aurait tout à gagner en jouant cartes sur table

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Editorial du Bioénergie International n°45 d’octobre-novembre 2016

Forêt jurassienne vue du ciel, photo Frédéric Douard

Forêt jurassienne vue du ciel, photo Frédéric Douard

Alors que depuis des dizaines d’années les forestiers français ne cessent de clamer que les forêts françaises, et notamment privées, sont largement sous-exploitées, une campagne de lobbying en faveur de replantations forestières vient d’être déclenchée, de quoi semer la confusion dans l’esprit des consommateurs de bois-énergie en particulier, car cela leur laisse penser que nous pourrions manquer de bois, alors que nous avons mis des années à rassurer et à montrer qu’il n’y avait à moyen terme aucune perspective de pénurie de bois-énergie en France.

Alors pourquoi le sénateur de la Moselle Philippe Leroy, président du groupe forêt-bois au Sénat, vient-il de lancer un appel vibrant aux finances publiques, le 27 octobre 2016 à Mende, déclarant : « si nous ne renouvelons pas nos forêts, nous courrons vers une pénurie de la ressource pour notre filière bois », incluant dans filière bois, la construction, l’énergie et la chimie verte ?

Cet appel relaye la demande de professionnels du bois qui souhaitent que le tout nouveau Fonds stratégique de la filière forêt-bois, pour lequel Stéphane Lefoll a annoncé le 26 septembre 2016 qu’il inscrivait 28 millions € dans le projet de Loi de finances 2017, soit abondé de 150 M€ par an pour planter annuellement 336 millions de plants sur 125 000 ha.

Ce que ne précise pas l’Appel de Mende, c’est la nature de ces plants. Et ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il va manquer de résineux dans 20 ou 30 ans, car depuis 15 ans en France on n’en plante plus. Or la demande en résineux est forte dans notre pays car les surfaces résineuses ne couvrent que 30% de la surface forestière. Et à côté de cela l’industrie et la construction bois se sont focalisées depuis 70 ans sur ces essences qui poussent plus vite et qui permettent une exploitation et une transformation plus facilement mécanisables.

Ce qui est cocasse dans la situation, c’est que le sénateur Leroy demande ce Fonds de plantation alors que les entreprises qu’il représente avaient justement agit en 2000 pour que ce fonds, qui s’appelait alors Fonds forestier national (FFN), soit supprimé. Pour rappel, le FFN avait été créé en 1946 et était alimenté par une taxe versée par les exploitants forestiers et le commerce du bois, une taxe que les entreprises ont décidé de ne plus payer à partir de 2000, mettant fin au dispositif.
Le souhait des professionnels des bois résineux serait donc de revenir à un tel fonds mais là où le bât blesse, c’est qu’ils proposent cette fois un financement uniquement public. Et là, l’honnêteté de la demande aurait voulu qu’on exprimât plus clairement les choses. Car affirmer au peuple souverain qu’il va devoir débourser 150 M€ par an pour « sa forêt » en argumentant que cela va profiter à toutes les forêts, à tous leurs usages, à tous leurs usagers, et même que les plantations résineuses sont indispensables pour la chimie verte et pour le bois-énergie, cela s’appelle de la publicité mensongère. Ces plantations seront utiles voire indispensables pour la construction et la papeterie, fort bien, mais alors pourquoi ne pas le dire clairement et enrober le message dans autant de considérations erronées ? Y-aurait-il dans ce dessein des choses inavouables à la population ?

Il est utile de rappeler ici quelques effets pervers de ce type de politique, puisqu’avec plus de 50 ans de FFN, ils sont fort bien connus : c’est un enrésinement massif de forêts feuillues et de zones agricoles à partir d’essences souvent exotiques (épicéa de Sitka, Douglas, …), tous pareils, tous du même âge, tous fortement sensibles aux maladies, tous fortement sensibles aux tempêtes, et ils le seront aussi au changement climatique. Durant 50 ans, les critères du FFN ont ainsi fortement privilégié la monoculture résineuse au détriment des essences feuillues locales et de la biodiversité. Ils ont aussi favorisé la création de paysages fermés qui interdisent toute valorisation touristique des territoires.

Cet appel manque donc de transparence et surtout, connaissant les réticences possibles de la population, aurait dû proposer une explication de fond et une discussion avec les Français. Au lieu de cela, la profession a préféré un coup de force habillé d’un message déstabilisant et émaillé d’arguments erronés, une action à l’image de celles de certains écologistes, qui jouent sur l’affectif au lieu d’aller vers l’explication de fond.

Quand les professionnels de la filière bois de ce pays comprendront-ils que les consommateurs et les écologistes responsables de ce pays sont leurs alliés dans la grande mutation écologique du marché, le bois y jouant un rôle central, et quand mettront-ils enfin leur énergie dans l’explication et la discussion, plutôt que dans la dissimulation ?

Frédéric Douard