Agrocarburants, repenser les exigences de mobilité pour atteindre les objectifs climatiques ?

Récolte artisanale de riz au Sénégal, photo Frédéric Douard

La Suisse devrait réduire de vingt pour-cent ses émissions de gaz à effet de serre (par rapport à 1990) sur le territoire national d’ici 2020. C’est ce qu’ont décidé le Conseil national l’été dernier et le Conseil des États ce printemps. Si, jusqu’ici, nombreux étaient ceux qui comptaient sur l’énergie nucléaire pour atteindre cet objectif, la situation est toute différente aujourd’hui, après la catastrophe de Fukushima.

Aujourd’hui, la Suisse veut elle aussi sortir du nucléaire à moyen terme. C’est pour cette raison que différentes voix – surtout du côté des économistes – se sont élevées pour exiger que les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre soient revus à la baisse. Le 20 juin, la Commission de l’environnement du Conseil national (CEATE-N) a annoncé qu’elle maintenait son objectif, à savoir une réduction de vingt pourcent des émissions sur le territoire national. Cela constitue un premier pas dans la bonne direction, ce qui est réjouissant.

Reste à savoir comment cette décision devrait être mise en pratique, puisque, au cours de la même séance, la Commission a décidé d’abandonner la taxe CO2 sur l’essence et l’huile diesel adoptée à la session de printemps. Le trafic motorisé à lui seul a généré une hausse de plus de treize pourcent au cours de ces vingt et une dernières années alors qu’on comptait sur une réduction de huit pourcent. C’est l’une des raisons qui ont poussé l’Office fédéral de l’environnement à annoncer avant la Pentecôte que la Suisse ne serait probablement pas en mesure d’atteindre ses objectifs de réduction 2008-2012 (moins huit pourcent par rapport à 1990). Si les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter pour le domaine des transports, d’autres secteurs devront émettre moins de CO2 que prévu pour que la Suisse puisse atteindre ses objectifs de réduction pour 2020.

Dans la situation actuelle, les agrocarburants semblent être la solution idéale. Les milieux économiques et les politiques soutiennent que mélanger des agrocarburants aux carburants fossiles permettra de réduire les émissions de CO2. Toutefois, ce qui semble être une bonne idée au premier coup d’œil se révèle tout sauf sage lorsqu’on y regarde de plus près. Il se peut que l’argument selon lequel les carburants produits à partir de végétaux n’émettent pas plus de CO2 que ces mêmes végétaux en absorbent durant leur croissance tienne. Cependant, la culture, très souvent intensive, de plantes et l’utilisation massive d’engrais et de pesticides ainsi que la transformation de ces végétaux en carburant consomment aussi de l’énergie, ce qui a pour conséquence que le bilan CO2 n’est plus que 20 à 50 pourcent (selon le type de végétaux) inférieur à celui des carburants fossiles. En outre, il faut d’immenses terres arables pour produire la quantité nécessaire d’agrocarburants. Si de nouveaux terrains doivent être défrichés à cette fin, le bilan en matière de gaz à effet de serre peut même être négatif. Si des champs existants sont utilisés pour la culture de plantes destinées à la production de carburants, ceux-là sont produits aux dépens des produits alimentaires. Illustration : 100 litres d’éthanol remplacent environ 70 litres d’essence. Pour produire ces 100 litres d’éthanol, il faut environ 240 kg de céréales, à savoir autant que ce qu’un être humain adulte consomme en une année.

Comme le montre le projet d’agrocarburant d’Addax Bioenergy au Sierra Leone, la production de carburants biogènes dans des pays en développement est problématique. La survie des familles possédant de petites exploitations agricoles dépend de leurs champs. Si celles-ci les perdent, elles n’ont plus de quoi se nourrir. C’est pourquoi Pain pour le prochain, en collaboration avec 34 organisations suisses (environnementales, paysannes et de développement), a déposé une pétition qui exige l’établissement de critères sociaux et écologiques stricts pour autoriser les agrocarburants en Suisse. Toutefois, pour l’instant, les discussions ont été différées puisqu’il s’agit d’abord de déterminer dans quelle mesure les mélanges de carburant se répercutent sur le bilan des émissions de CO2.

L’Union européenne veut atteindre dix pour cent de carburants organiques mélangés aux carburants fossiles d’ici 2020. La question de savoir où et comment ces agrocarburants seront produits n’a pas encore trouvé réponse. Ce qui est clair, c’est que si la Suisse adoptait cette législation et produisait plus de végétaux pour la production d’agrocarburants, cela signifierait qu’il faudrait importer plus de denrées alimentaires. D’un point de vue écologique, cela n’a aucun sens.
Or, ce sont toujours les mêmes qui sont les victimes de nos émissions de gaz à effet de serre élevées et de notre tentative de les réduire par l’introduction d’agrocarburants : les populations des pays du Sud qui dépendent de l’agriculture et vivent des produits de leurs terres. Pour respecter leur droit à l’alimentation et au développement, nous devons repenser nos exigences de mobilité. Sans cela, nous n’atteignons pas nos objectifs climatiques ni ne luttons contre la faim dans les pays du Sud.

Auteur : Evelyn Kamber, responsable Climat et développement chez Pain pour le prochain, le 14 juillet 2011

Source : Pain pour le prochain